Le Journal du Théâtre - numéro 22 - Février 2011 / Mars 2011

Entretien avec Jacques Vincey

Jacques Vincey, metteur en scène et artiste associé à la scène nationale d'Aubusson va prochainement présenter Jours souterrains, sa création 2011.
Les premières représentations en France auront lieu à Aubusson.
Curiosité artistique et impatience faisant bon ménage, nous n'hésitons pas à vous dévoiler les intentions artistiques de Jacques Vincey pour son prochain spectacle.

Emilie Gianre : Depuis quatre ans, la scène nationale t'accueille en qualité d'artiste associé. Nous avons programmé Melle Julie d'August Strinberg (janvier 2008), accueillis deux créations, Madame de Sade de Yukio Mishima (octobre 2008) et La nuit des rois de William Shakespeare (octobre 2009).
Comment as-tu découvert le texte de Jours souterrains d'Arne Lygre et pourquoi as-tu envie de le mettre en scène ?
Jacques Vincey : Il y a trois ans, la maison d'édition théâtrale, L'Arche, m'a fait parvenir quelques textes d'auteurs contemporains inédits. La lecture de Jours souterrains, m'a provoqué une impression aussi forte que celle que j'avais pu ressentir à la lecture de Mlle Julie, de Mme de Sade et de La nuit des rois. Je retrouvais dans cette pièce écrite en 2006 par un jeune auteur norvégien, les thématiques qui sous-tendaient déjà mes trois précédents spectacles, mais ancrées cette fois dans notre réalité d'aujourd'hui et restituées dans une écriture théâtrale tout à fait nouvelle. Comme ses prédécesseurs, Arne Lygre traite de la difficulté à vivre dans le cadre de règles communément admises et de la nécessité d'échapper à l'apathie d'un monde dont les valeurs s'effritent. Son intrigue s'inscrit dans le contexte des affaires de séquestration régulièrement relayées par les médias ces dernières années : le personnage principal enferme successivement dans sa maison deux femmes et un jeune garçon pour les " sauver " dit-il, d'une déchéance à laquelle il les estime inéluctablement promis. Derrière la brutalité de la situation, Arne Lygre tisse une réflexion subtile et profonde sur les rapports de ces êtres contraints de s'inventer une histoire commune pour survivre dans un monde clos mais poreux, où suinte la férocité du monde extérieur. Dans cet univers très confiné, les rapports de dépendance, de soumission et de domination sont remis en cause pour tenter de reconstruire une nouvelle humanité. En filigrane de la fable, affleurent des questions philosophiques: qu'est ce qui est vrai ? qu'est ce qui est imaginaire ? le réel, c'est ce qui se passe dans la tête des gens ? ou seulement la matérialité des faits ? jusqu'où peut on aller dans son désir de façonner le monde à son image ?…


Emilie Gianre
: Le style de cet auteur est simple, l'écriture sobre mais violente. Comment comptes-tu rendre compte de cette écriture sur un plateau ?
Jacques Vincey : Les personnages de la pièce s'expriment à la première et la troisième personne. Ils racontent et sont racontés. Ils disent l'extérieur et l'intérieur, le conscient et l'inconscient, la réalité et le fantasme, le visible et l'invisible… Cependant, rien n'est pénible ni appuyé. Et beaucoup de choses restent tues. La pièce, comme la vie elle-même, se développe de manière multiple, surprenante. Elle n'impose rien. Elle propose un arsenal de possibles. Les phrases sont courtes, le langage concret. Il y a aussi tout un travail musical dans les rythmes, les reprises de mots, les phrases qui reviennent.

Une forme reste à inventer pour restituer cette écriture dans sa nouveauté et sa liberté qui déstabilise, trouble le déroulement linéaire du récit et nous touche de façon subliminale, c'est à dire au-delà ou en-deçà de la compréhension claire des choses.

Notre travail doit donc donner à voir, mais par invitation. On doit procéder par appel, par suggestion parce que chaque fois qu'on accomplit une image ou qu'on ferme le sens, on reste en dessous du potentiel du texte et de la capacité du spectateur à se l'approprier.


Emilie Gianre : De nouvelles collaborations sont venus étoffer ton équipe artistique. Peux-tu nous présenter tes nouveaux et fidèles compagnons ?
Jacques Vincey : Chaque projet est l'occasion de prolonger le travail avec d'anciens collaborateurs, et de s'ouvrir à de nouvelles rencontres.

Parmi les acteurs, je retravaille avec Anne Sée qui jouait Madame de St Fond dans Madame de SADE, mais aussi avec Jean-Claude Jay, Sabrina Kouroughli et Frédéric Giroutru avec qui je travaille pour la première fois. Je suis heureux de rassembler sur ce spectacle ces grands acteurs aux parcours si différents.

Mathieu Lorry-Dupuy avait déjà conçu la scénographie du Banquet de Platon que j'ai créé au printemps dernier à la Comédie Française.

Ma collaboration s'enrichit et s'approfondit de spectacle en spectacle avec Marie-Christine Soma (lumières), Claire Risterucci (costumes), Alexandre Meyer et Frédéric Minière (musique et sons) qui ont participé à toutes mes dernières créations.


Emilie Gianre
: Jusqu'à présent, comment as-tu abordé le texte avec les comédiens ?
Jacques Vincey : Ce qui est intéressant lorsqu'on s'attaque à une écriture nouvelle, c'est de voir comment elle réagit. On a une impression, on va chercher dans un sens. Et puis on va être surpris par ce qu'on va découvrir, on va aller vers de nouvelles portes qui vont nous permettre d'explorer de nouvelles pistes... Nous devons aussi travailler ce que le texte ne dit pas. Notre marge d'action, d'accompagnement se situe dans les interstices du texte. Il faut habiter ce qui n'est pas dit. Les plages de silence, par exemple.

Notre approche est empirique. Nous abordons ce texte avec humilité et sans à priori. Notre enjeu est de faire résonner cette écriture dans son foisonnement et son instabilité, et de déployer un spectre d'interprétation qui ouvre à d'autres perceptions et appréhensions du tangible.


Emilie Gianre : Côté scénographie, quels vont être tes partis pris de mise en scène pour rendre compte de cette histoire ?
Jacques Vincey : La difficulté principale à laquelle nous avons été confrontés avec le scénographe, a été de créer un support au jeu des acteurs et à l'imaginaire de spectateurs, sans s'enfermer dans une représentation qui réduirait la portée de la pièce. En effet, les changements de temps et d'espace sont dits mais restent invisibles, comme dans les rêves ou les cauchemars. Les personnages " glissent " d'une pièce à une autre, d'un étage à l'autre, d'une piscine, à un bunker ou à une pièce vitrée…

Il nous fallait créer un espace mental, parcouru de vibrations sensorielles. La lumière jouera un rôle essentiel dans ce dispositif, ainsi que le son et la musique, dont on sait combien ils peuvent modifier notre perception du réel.


Emilie Gianre : En plus de cette création, ton actualité artistique est riche et variée. Tu as mené différents projets artistiques, en Russie et à Paris.
Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Jacques Vincey : Effectivement, j'ai créé, pour la première fois en Russie, L'affaire de la rue de Lourcine d'Eugène Labiche, en octobre dernier : une véritable aventure artistique et humaine !
Je m'apprête à monter Les bonnes de Jean Genet à la rentrée prochaine, puis je m'attaquerai à Amphitryon de Molière pour la Comédie Française.
Des œuvres diverses et variées donc, mais qui me permettent de prolonger et approfondir mon sillon !

Jacques Vincey - 3 janvier 2011

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