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Entretien avec Jacques Vincey
Jacques Vincey, metteur
en scène et artiste associé à la scène
nationale d'Aubusson va prochainement présenter Jours
souterrains, sa création 2011.
Les premières représentations en France auront lieu
à Aubusson.
Curiosité artistique et impatience faisant bon ménage,
nous n'hésitons pas à vous dévoiler les intentions
artistiques de Jacques Vincey pour son prochain spectacle.
Emilie Gianre : Depuis
quatre ans, la scène nationale t'accueille en qualité
d'artiste associé. Nous avons programmé Melle
Julie d'August Strinberg (janvier 2008),
accueillis deux créations, Madame
de Sade de Yukio Mishima (octobre 2008)
et La nuit des rois
de William Shakespeare (octobre 2009).
Comment as-tu découvert le
texte de Jours souterrains d'Arne Lygre et pourquoi as-tu envie
de le mettre en scène ?
Jacques Vincey :
Il y a trois ans, la maison d'édition théâtrale,
L'Arche, m'a fait parvenir quelques textes d'auteurs contemporains
inédits. La lecture de Jours souterrains, m'a provoqué
une impression aussi forte que celle que j'avais pu ressentir à
la lecture de Mlle Julie, de Mme de Sade et de La nuit des rois.
Je retrouvais dans cette pièce écrite en 2006 par
un jeune auteur norvégien, les thématiques qui sous-tendaient
déjà mes trois précédents spectacles,
mais ancrées cette fois dans notre réalité
d'aujourd'hui et restituées dans une écriture théâtrale
tout à fait nouvelle. Comme ses prédécesseurs,
Arne Lygre traite de la difficulté à vivre dans le
cadre de règles communément admises et de la nécessité
d'échapper à l'apathie d'un monde dont les valeurs
s'effritent. Son intrigue s'inscrit dans le contexte des affaires
de séquestration régulièrement relayées
par les médias ces dernières années : le personnage
principal enferme successivement dans sa maison deux femmes et un
jeune garçon pour les " sauver " dit-il, d'une
déchéance à laquelle il les estime inéluctablement
promis. Derrière la brutalité de la situation, Arne
Lygre tisse une réflexion subtile et profonde sur les rapports
de ces êtres contraints de s'inventer une histoire commune
pour survivre dans un monde clos mais poreux, où suinte la
férocité du monde extérieur. Dans cet univers
très confiné, les rapports de dépendance, de
soumission et de domination sont remis en cause pour tenter de reconstruire
une nouvelle humanité. En filigrane de la fable, affleurent
des questions philosophiques: qu'est ce qui est vrai ? qu'est ce
qui est imaginaire ? le réel, c'est ce qui se passe dans
la tête des gens ? ou seulement la matérialité
des faits ? jusqu'où peut on aller dans son désir
de façonner le monde à son image ?
Emilie Gianre : Le style de cet
auteur est simple, l'écriture sobre mais violente. Comment
comptes-tu rendre compte de cette écriture sur un plateau
?
Jacques Vincey : Les
personnages de la pièce s'expriment à la première
et la troisième personne. Ils racontent et sont racontés.
Ils disent l'extérieur et l'intérieur, le conscient
et l'inconscient, la réalité et le fantasme, le visible
et l'invisible
Cependant, rien n'est pénible ni appuyé.
Et beaucoup de choses restent tues. La pièce, comme la vie
elle-même, se développe de manière multiple,
surprenante. Elle n'impose rien. Elle propose un arsenal de possibles.
Les phrases sont courtes, le langage concret. Il y a aussi tout
un travail musical dans les rythmes, les reprises de mots, les phrases
qui reviennent.
Une forme reste à inventer pour restituer cette écriture
dans sa nouveauté et sa liberté qui déstabilise,
trouble le déroulement linéaire du récit et
nous touche de façon subliminale, c'est à dire au-delà
ou en-deçà de la compréhension claire des choses.
Notre travail doit donc donner à voir, mais par invitation.
On doit procéder par appel, par suggestion parce que chaque
fois qu'on accomplit une image ou qu'on ferme le sens, on reste
en dessous du potentiel du texte et de la capacité du spectateur
à se l'approprier.
Emilie Gianre : De
nouvelles collaborations sont venus étoffer ton équipe
artistique. Peux-tu nous présenter tes nouveaux et fidèles
compagnons ?
Jacques Vincey : Chaque projet
est l'occasion de prolonger le travail avec d'anciens collaborateurs,
et de s'ouvrir à de nouvelles rencontres.
Parmi les acteurs, je retravaille avec Anne Sée qui jouait
Madame de St Fond dans Madame de SADE, mais aussi avec Jean-Claude
Jay, Sabrina Kouroughli et Frédéric Giroutru avec
qui je travaille pour la première fois. Je suis heureux de
rassembler sur ce spectacle ces grands acteurs aux parcours si différents.
Mathieu Lorry-Dupuy avait déjà conçu la scénographie
du Banquet de Platon que j'ai créé au printemps dernier
à la Comédie Française.
Ma collaboration s'enrichit et s'approfondit de spectacle en spectacle
avec Marie-Christine Soma (lumières), Claire Risterucci (costumes),
Alexandre Meyer et Frédéric Minière (musique
et sons) qui ont participé à toutes mes dernières
créations.
Emilie Gianre : Jusqu'à présent,
comment as-tu abordé le texte avec les comédiens ?
Jacques Vincey : Ce
qui est intéressant lorsqu'on s'attaque à une écriture
nouvelle, c'est de voir comment elle réagit. On a une impression,
on va chercher dans un sens. Et puis on va être surpris par
ce qu'on va découvrir, on va aller vers de nouvelles portes
qui vont nous permettre d'explorer de nouvelles pistes... Nous devons
aussi travailler ce que le texte ne dit pas. Notre marge d'action,
d'accompagnement se situe dans les interstices du texte. Il faut
habiter ce qui n'est pas dit. Les plages de silence, par exemple.
Notre approche est empirique. Nous abordons ce texte avec humilité
et sans à priori. Notre enjeu est de faire résonner
cette écriture dans son foisonnement et son instabilité,
et de déployer un spectre d'interprétation qui ouvre
à d'autres perceptions et appréhensions du tangible.
Emilie Gianre : Côté
scénographie, quels vont être tes partis pris de mise
en scène pour rendre compte de cette histoire ?
Jacques Vincey : La difficulté
principale à laquelle nous avons été confrontés
avec le scénographe, a été de créer
un support au jeu des acteurs et à l'imaginaire de spectateurs,
sans s'enfermer dans une représentation qui réduirait
la portée de la pièce. En effet, les changements de
temps et d'espace sont dits mais restent invisibles, comme dans
les rêves ou les cauchemars. Les personnages " glissent
" d'une pièce à une autre, d'un étage
à l'autre, d'une piscine, à un bunker ou à
une pièce vitrée
Il nous fallait créer un espace mental, parcouru de vibrations
sensorielles. La lumière jouera un rôle essentiel dans
ce dispositif, ainsi que le son et la musique, dont on sait combien
ils peuvent modifier notre perception du réel.
Emilie Gianre : En
plus de cette création, ton actualité artistique est
riche et variée. Tu as mené différents projets
artistiques, en Russie et à Paris.
Peux-tu nous en dire quelques mots ?
Jacques Vincey : Effectivement,
j'ai créé, pour la première fois en Russie,
L'affaire de la rue de Lourcine d'Eugène Labiche, en octobre
dernier : une véritable aventure artistique et humaine !
Je m'apprête à monter Les bonnes de Jean Genet à
la rentrée prochaine, puis je m'attaquerai à Amphitryon
de Molière pour la Comédie Française.
Des uvres diverses et variées donc, mais qui me permettent
de prolonger et approfondir mon sillon !
Jacques Vincey - 3 janvier
2011
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