Le Journal du Théâtre - numéro 17 - Décembre 2009 / Janvier 2010

Entretien avec Bruno Rouzaire

De quelle année date votre première venue au théâtre ?
Ma première venue au Théâtre Jean Lurçat date de 2005 mais j'ai commencé à le fréquenter plus assidûment à partir de 2006 et ceci de façon régulière toutes les saisons suivantes. La qualité et le panel des spectacles présentés y sont pour beaucoup car j'ai trouvé, dans les programmes proposés, quelque chose d'équivalent à ce que j'avais sur Bordeaux en fréquentant le Théâtre Fémina. La structure de la scène nationale d'Aubusson est plutôt agréable et les gens qui la font vivre le sont, à mon sens, tout autant. Un autre élément contribue également à valoriser ce sentiment, il s'agit de la part "communication" dont l'équipe entière semble avoir pleinement saisi l'importance. De fait, les courriers classiques, les courriels réguliers (comme une piqûre de rappel) et les articles de la Montagne sont devenus des atouts majeurs dans le développement de la Scène Nationale. Ce tout est indissociable car il est la clef pour accéder à un niveau de qualité élevé, niveau qui profite à tous, artistes, spectateurs, équipe du Théâtre et, dans une moindre mesure, au rayonnement de la ville d'Aubusson.

Quel(s) spectacle(s) avez-vous vu récemment ?
Le dernier spectacle auquel j'ai assisté était le premier de la saison 2009/2010, à savoir : Pisteurs.
J'ai beaucoup apprécié le mélange des moyens employés, notamment les supports graphiques, pour faire toucher du doigt les questions sur la peur et la responsabilité. La justesse et la sensibilité des textes donnaient la certitude qu'un dialogue avait forcément était noué avec de véritables professionnels, dans des domaines très différents.
Sur la forme, les acteurs n'avaient pas tout à fait la même qualité d'interprétation. Maud Hufnagel était un bon cran en deçà de la prestation de son partenaire de scène (beaucoup plus à l'aise et plus juste dans le ton), avec une diction un peu hésitante, voire livresque par moments. Je suis tout de même conscient qu'il s'agissait de la première, donc d'un spectacle pas entièrement rodé, avec tout le stress que cela implique. Malgré tout, j'ai passé un moment agréable.

Vous êtes venu voir les deux spectacles de Jacques Vincey : Mademoiselle Julie et Madame de Sade, qu'est-ce qui a motivé votre choix ?

Pour ce qui concerne les deux spectacles mis en scène par Jacques Vincey, je dirais que ce sont, à priori, les thèmes choisis et la manière d'attirer le regard du spectateur que je suis qui ont motivé mon choix.

Mademoiselle Julie était une pièce où l'on parlait de l'attirance mutuelle des sexes, de la lutte du coeur et de la raison mais aussi de celle des classes sociales. Un mélange détonant qui ne pouvait que plaire, le tout servi par une image qui représentait une scène ayant l'apparence "d'un cadre pendu à un mur "! Une bonne idée somme toute pour créer une réaction et donner l'envie ...

Pour Madame de Sade, tout le monde ou presque connaît l'histoire du marquis. Il était donc intéressant de savoir comment le metteur en scène allait faire évoluer ses actrices. Ce qui a été l'élément déclencheur supplémentaire, ce sont les costumes et les coiffures des femmes que l'on pouvait voir sur les différentes publications parues. Une manière comme une autre de souligner l'importance de la communication !

Qu'avez-vous ressenti, pensé à l'issu de ces spectacles, quels souvenirs en gardez-vous aujourd'hui ?
Qu'il s'agisse de ces deux spectacles ou d'autres, j'ai toujours tendance à faire des parallèles avec ma propre vie, à m'interroger sur la position que j'aurais adopté en la circonstance, à réfléchir sur des questions simples mais pourtant si compliquées, l'amour, la haine, les joies, les peines, les souvenirs, les rêves, tout ce qui régit notre rapport à l'autre ... Il s'agit toujours de tranches de vie. En l'occurrence, et hormis la qualité des textes, ce qui reste aujourd'hui encore présent à mon esprit sont les décors pour l'un et la qualité des costumes pour l'autre .

Etes-vous un spectateur uniquement intéressé par le théâtre ou êtes-vous également attiré par d'autres disciplines artistiques, lesquelles et pourquoi ?
Je ne suis absolument pas figé sur le théâtre bien que j'aimerais voir de temps en temps des pièces classiques jouer dans la plus pure tradition (afin de contre balancer les mises en scènes contemporaines auxquelles nous sommes plus souvent soumis). J'apprécie tout autant la musique classique que les chanteurs à textes, mais aussi la danse et tous les spectacles "de cirque" (des arts de la piste) qui mettent en évidence l'agilité et la sensibilité des saltimbanques, au même titre qu'un acteur ou qu'un chanteur. A mon sens, c'est ce mélange des genres qui ouvre l'esprit.

A quoi vous attendez-vous en venant au spectacle, qu'attendez-vous d'un spectacle ?
Cette question rejoint un peu la précédente. Lorsque je me rends à un spectacle, j'attends toujours d'être émerveillé, d'être bousculé, d'être interrogé. Il faut que j'ai du plaisir instantané, qu'il y ait une " communion ", un échange intimiste. La proximité avec les artistes permet cet échange et lui donne une vraie dimension. En général, je suis souvent fixé dès les premières minutes du spectacle mais il arrive aussi que je sois captivé en cours de spectacle (ce qui est plus rare cependant).
En 2007, le spectacle Taoub avait été magnifique dès le début et s'est confirmé tout au long de la soirée. La Jurassienne de réparation a été un des spectacles que j'ai particulièrement aimé avec des textes et des acteurs truculents qui maniaient le verbe et les outils comme de vrais professionnels de la mécanique. Une grande prouesse technique et un grand moment dans un cadre pourtant peu conventionnel mais tellement réaliste !
Les danses contemporaines de Jean-Claude Gallota ont été un réel plaisir à découvrir, dans un style qui lui est propre.
Les chants du Néapolis ensemble avaient une résonance qui me provoquait littéralement la chair de poule.
Les textes et la voix de Claire Diterzi étaient également un enchantement. Voilà tout ce que j'attends de ces différents spectacles, d'être ému, que mes yeux et mes oreilles soient étonnés, émerveillés.

Qu'est-ce que veut dire pour vous " être spectateur " aujourd'hui ?
Etre spectateur aujourd'hui, c'est avant tout avoir la capacité à" réagir " au spectacle auquel on assiste, savoir identifier les nuances d'un texte, d'un chant, d'une musique, d'un geste, ressentir un sentiment et pouvoir exprimer ce ressenti, en bref, " être tout simplement attentif et critique " . Bien sûr, certains se limitent à dire qu'être spectateur ne demande pas de qualité particulière autre que celle d'assister et de regarder un spectacle qui plaira ou ne plaira pas. Cette vision du spectateur est donc très réductrice et peu crédible car un spectacle, quel qu'il soit déclenche toujours une réaction, qu'elle soit bonne ou mauvaise.
En tout état de cause, il est nécessaire de veiller à ne pas céder à la facilité et de ne pas se contenter de critiques unanimement dithyrambiques car elles répondent davantage à une contrainte économique (voire à un certain snobisme) qu'à la qualité des spectacles. La critique doit toujours rester objective pour être constructive.

et pour finir une question plus généraliste :
Que représente pour vous la scène nationale d'Aubusson ?

La scène nationale représente un lieu de création artistique (à statut unique en Creuse et dans le limousin) qui propose de découvrir autre chose que des programmes aseptisées telles que " l'étrange lucarne " nous en abreuve journellement. Nous avons dans nos mains un outil culturel digne des plus grandes villes dont nous devons prendre conscience et que nous devons développer afin d'éviter une relégation (déclassement) promise pour un avenir proche puisque certains bruits évoquent déjà une échéance à 6 années. Il est donc essentiel de préserver la structure qui est la nôtre en continuant à oeuvrer avec autant de professionnalisme et de dynamisme que le fait l'Equipe actuellement en place, à tous les échelons.

Quant au dernier spectacle auquel j'ai pu assister ce soir, La nuit des Rois, je vous en livre directement mon sentiment, à chaud :


Sur le fond : Tous les ingrédients d'un bon spectacle théâtral étaient réunis. Il était question d'amour, d'argent, de pouvoir, de faux-semblants, d'illusions et de quiproquos, c'est-à-dire de toutes les préoccupations qui régissent l'histoire de l'humanité et sa conscience, notre histoire en quelque sorte, de près ou de loin... Des jeux de l'amour, des méprises et des quiproquos où nos sens se perdent un peu.

Sur la forme : l'interprétation des acteurs était parfaite, les costumes et les perruques plutôt originaux, le décor modulaire permettait les changements d'espace et de lieux en utilisant des artifices visuels intéressants. L'utilisation d'un fond sonore d'accompagnement et de quelques passages chantés ou fredonnés était à la fois originale et intelligemment placé.

Synthèse globale : Le jeu impeccable des acteurs était renforcé par les différentes variations, fugues et contrepoints auxquels ils se livraient sur scène. Cela donnait une richesse supplémentaire (digne des meilleurs chanteurs) à leur prestation. Il en ressort une pièce Shakespearienne à la mode contemporaine de très belle facture qui confirme les qualités de son metteur en scène. Vraiment un bon moment !

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